Image décorative : détail de l'une des couverture anglaise, montrant une ville perdue dans la brume derrière la lame d'une épée.

Fondations – A la pointe de l’épée, d’Ellen Kushner

La dernière fois, je vous ai parlé de ce que j’aimais dans À la pointe de l’épée, d’Ellen Kushner. Mais… ça ne suffisait pas. Parce que tout Le Seigneur des Anneaux a pu le faire, ce roman a eu une grande importance pour moi, tant d’un point de vue personnel que du point de vue de l’écriture.

Une question de représentation

C’est mon père, connaissant mon gout immodéré pour tout ce qui touche de près ou de loin à une épée, surtout dans un contexte fantasy, qui m’a ramené ce roman après une virée à la librairie du coin.

C’était en 2010, j’avais 20 ans, et j’étais hétéro par défaut tout en ayant vaguement conscience que si un jour je tombais amoureuse d’une fille, bah ce ne serait pas dramatique. Autrement dit, je me fichais totalement de mon orientation sexuelle (oui, l’opinion d’autrui ne fait pas partie de mes priorités), tout en ayant quand même conscience que l’homosexualité ou la bisexualité était un problème pour beaucoup de gens. (Je ne comprenais pas pourquoi à l’époque, je ne comprends toujours pas maintenant. Ma réponse par défaut est « les gens sont bizarres », et encore c’est la version polie.)

Et la première chose qui m’a frappé quand j’ai lu À la pointe de l’épée, c’est la manière dont la relation entre Richard et Alec (les deux personnages principaux) est dépeinte. Les deux hommes sont sans conteste amants, c’est indiqué de manière on ne peut plus explicite à plusieurs reprises. Mais… ni l’autrice, ni l’intrigue, ni les personnages du roman ne s’y attardent. Ils sont bi- ou homosexuels, mais ça n’a aucune espèce d’importance.

Découvrir un monde où la non-hétérosexualité est tellement intégrée qu’elle en devient en fin de compte transparente… À l’époque, j’avais trouvé cela rafraichissant.

Maintenant, avec quelques années de plus, pas mal de naïveté en moins, un passage effectif du côté Bi de la force et une ouverture d’esprit nouvelle sur la question de la représentation dans la littérature, je trouve cela profondément salutaire.

Et, très clairement, ce roman n’a pas été pour rien dans l’absence de complexes que je peux maintenant avoir vis-à-vis de mes propres attirances romantiques. Je savais déjà plus ou moins que ça me serait égal. Mais c’est ce roman qui a vraiment ancré en moi le fait que oui, j’avais raison de ne pas y accorder la moindre importance. Parce que ce n’est juste pas censé être important, tout simplement.

Portrait en noir en blanc, avec juste deux traits roses et bleues me barrant la figure.
Autrice ayant craqué son cable, mais acceptant totalement son biromantisme.

Une question de normalisation

J’ai eu la chance de rencontrer Ellen Kushner aux Utopiales 2017, puis aux Imaginales 2018, et de pouvoir discuter un peu de cela avec elle (en la remerciant beaucoup au passage). Et la réponse qu’elle m’a faite, c’est que 1/je n’étais clairement pas la seule à avoir ce vécu avec ce livre, et que 2/ça la surprenait toujours autant quand quelqu’un la remerciait pour cela. Parce qu’elle n’avait pas écrit ce roman, cette relation dans un but militant. C’était juste normal pour elle, et c’est cette normalité qui transparait tout au long du roman.

Et… c’est un point de vue avec lequel je suis totalement d’accord.

Je comprends les personnes qui considèrent que parler de relations LGBT+ sans parler des difficultés qui vont avec peut-être problématique. Les LGBT-phobies sont encore très (trop) présentes dans notre société, c’est malheureusement la triste réalité. Et je suis d’accord pour dire qu’un récit se déroulant dans notre monde, à notre époque ou plus loin dans le passé, doit prendre ces thématiques en compte.

Cependant, je ne peux pas m’empêcher de considérer que les littératures de l’imaginaire ont le droit de s’affranchir de ces restrictions. Et j’irais jusqu’à dire qu’elles en ont le devoir. Montrer qu’il est possible d’avoir une identité ou une sexualité qui sorte de la norme hétérocentrée est important, montrer qu’il n’y a rien d’exceptionnel à cela, que cela ne mérite pas que l’on s’y attarde ou qu’on le soulève, l’est encore plus.

Mais bien sûr, cette vision des choses n’engage que moi !

Une question de légitimité

À la pointe de l’épée a également eu un impact sur mon écriture, sur les thèmes que je traitais. Parce que c’était la première fois que je rencontrais une relation non hétérosexuelle affichée, chez les personnages principaux qui plus est, et non chez un obscur couple secondaire, et le tout dans un ouvrage paru chez un éditeur grand public.

Oh, je n’étais pas ignare en matière de relation homosexuelle, fanfics, fanzines, autopublication ou maisons spécialisées aidant, mais là… Là, c’était un « vrai » livre, chez un « vrai » éditeur (notez les guillemets de la jeune femme naïve que j’étais).

Et pour moi, cela faisait toute la différence du monde. Quelque part, cela me disait que ce que je lisais, ce que j’écrivais, ce que j’étais, aussi (même si je n’en étais pas encore consciente à l’époque), c’était valide, publiable, valorisable. Et ça m’avait fait un bien fou.

Donc désolé, Ellen Kusher, mais je vais vous remercier encore une fois pour ce roman !

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