Image décorative : détail d'une peinture montrant un combat entre une immense silhouette humaine vêtue d'une armure noire et d'une masse d'arme, contre une elfe aux longs cheveux blonds, vêtu de blanc et armé d'une épée et d'un grand bouclier.

Fondations – Le Silmarillion, de JRR Tolkien

Il y a quelques mois, la dragonne est allée voir la sublime exposition Tolkien à la BNF. Qui lui a rappelé qu’elle adorait Tolkien, et que oh tiens, ça faisait longtemps qu’elle avait pas relu le Seigneur des Anneaux, et encore plus longtemps pour le reste. Du coup, 2020 est mon année de relecture de l’œuvre de Tolkien.

Et parce que je suis très logique quand je veux, j’ai commencé par le début : Le Silmarillion. Et je me suis soudain souvenue de pourquoi j’aimais Tolkien, en fait. Et pourquoi le Silmarillion m’avait autant touché que le Seigneur des Anneaux lors de la première lecture.

Silmari-quoi ?

Pour faire simple, le Silmarillion retrace toute l’histoire du monde, depuis sa création jusqu’à la fin des évènements racontés dans le Seigneur des Anneaux, en se concentrant tout particulièrement sur les elfes. Si vous voulez plus de détails, je fais un résumé très résumé dans l’encart qui vient.

Le Silmarillion, en très gros, ce sont deux intrigues qui s’entrecroisent.

1. L’intrigue divine
Eru/Iluvatar a créé Arda (le monde dont la terre du milieu est un des continents) et ses habitants par le Chant, assisté dans sa tâche par les Ainur. Parmi ces Ainur était Melkor. Melkor (ou Morgoth) est puissant, ambitieux, et ne veut en faire qu’à sa tête. Créer un monde ? D’accord. Mais pour le contrôler. Et s’il ne peut pas le contrôler, alors il le détruira. La guerre contre Melkor (par les autres Aineurs, puis par les races pensantes que sont les elfes, les hommes et les nains) occupe la majeure partie des évènements du Silmarillion, et court sur des millénaires, jusqu’à ce qu’il soit enfin banni. Sauron, le grand méchant du Seigneur des Anneaux, n’est initialement qu’un serviteur de Melkor.

2. L’intrigue elfique
Quelque part là-dedans arrive la seconde grande intrigue du Silmarillion : la création des Silmarils par Fëanor. Fëanor est un elfe, un noble, et le plus doué des artisans qu’Arda a connus et connaitra. Les Silmarils sont son chef-d’œuvre : trois joyaux d’une beauté et d’une perfection incomparable. Malheureusement, Fëanor s’est entiché de ses créations au point de se laisser corrompre (bien aidé par les murmures de Melkor). Lui et ses fils ont prêté un serment : les Silmarils étaient à eux, rien qu’à eux, et quiconque porterait la main sur eux le payerait de sa vie (en gros). Vous voyez le potentiel de catastrophe ? Vous êtes encore loin du compte. Car quasiment tous les drames qui ont agité Arda jusqu’au bannissement de Melkor peuvent être liés de près ou de loin aux Silmarils. Parce que oui, bien sûr, Melkor les a volés, Fëanor a voulu les récupérer, et les emmerdes ont commencé. Après des millénaires de péripéties, les Silmarils seront mis hors d’atteinte de quiconque : l’un détruit dans la lave d’un volcan, l’autre jeté au fond des océans, et le dernier brillant au milieu des étoiles.

PS : si vous n’avez lu/vu que Le Seigneur des Anneaux et voyez les elfes comme des êtes supérieurs et parfaits et à peu près inutile à part pour chanter des trucs mélancoliques… Oubliez. Les elfes de Tolkien 1/sont totalement badass 2/ont inventé la guerre, les armes et la manière de s’entretuer 3/ont un énorme potentiel à être des connards finis une bonne partie du temps. Bon, ils en font quand même des chansons mélancoliques.

Peinture d'un port, avec des batiment élancés et décoré à droite, et une rangé de vaisseaux blancs en forme de cygne à gauche. Sur les quais et les ponts des navires, des dizines d'elfes s'affrontent à coups d'épée ou de flèches.
Ted Nasmith, The kinslaying at Alaqualonde. Après le vol des Silmarils, Fëanor décide de poursuivre Melkor en Terre du Milieu. Et vu que ses congénères ne veulent pas lui prêter leurs bateaux pour qu’il puisse partir… il les tue. Yup, Fëanor était un connard.

Contrairement au Seigneur des Anneaux, Le Silmarillion n’est pas un roman, mais un ensemble de nouvelles ou de worldbuilding romancé, ce qui fait que sa lecture n’est pas forcément des plus simple, des plus fluides ou même des plus intéressantes. Certaines parties ont d’ailleurs été étendues en courts romans indépendants (La Chute de Gondolin, Les Enfants de Hurin…).

Mais pour moi, ça reste un ouvrage fondateur pour comprendre l’œuvre de Tolkien, parce qu’il colore absolument tout le reste. C’est en lisant le Silmarillion que l’on appréhende vraiment la plupart des thèmes chers à Tolkien et qui sont parfois juste effleurés dans le Seigneur des Anneaux.

Et parmi ces thèmes, il y en a deux qui m’ont marqué (parce qu’ils collent totalement à mon pessimiste ambiant) : la perte et la nostalgie d’une part, le mal et la corruption de l’autre. Du coup, en avant pour un peu d’analyse.

Le mal et la corruption

Au tout début des films du Seigneur des Anneaux, lorsque Galadriel raconte les évènements passés, elle a notamment cette phrase : « Mais le cœur des hommes est aisément corruptible […] ». Pour coller au Silmarillion, il faudrait appliquer une correction : « mais le cœur des êtres vivants et pensants est aisément corruptible ». Car c’est l’un des grands thèmes de l’oeuvre : tout le monde peut succomber au mal, même les plus grands héros. (Non, Tolkien n’est clairement pas aussi manichéen qu’on le pense souvent.)

Melkor est le grand méchant de l’univers de Tolkien, c’est indéniable. Il est une incarnation du mal… mais pas le mal tout entier. Parce qu’en vérité, il n’a pas à creuser très loin pour réveiller la noirceur qui sommeille dans le cœur des elfes, des nains, des hommes… bref, de tous ceux qui vivent et pensent sur Arda. Et ce que nous montre Tolkien, c’est que tout peut corrompre (et être corrompu) : la fierté et l’avidité (comme Fëanor et ses Silmarils), le sens de la famille ou de la lignée (les fils de Fëanor), la volonté de protéger son peuple (Turgon, Turin), l’amour… La propension à faire le mal est inscrite en chacun, et n’attend qu’à être réveillée. Tout le monde peut être un connard fini à un moment de sa vie (plus ou moins long selon les personnes, certes. Fëanor tient la palme, quand même.), passer son temps à tenter de se se racheter, puis trébucher encore (Maedhros chou).

Le corolaire de tout ça, c’est que le mal n’est pas quelque chose dont on peut se débarrasser une bonne fois pour toutes. Ce n’est pas une entité distincte qu’il suffit de vaincre une fois pour être tranquille à jamais. Bannir Melkor, détruire Sauron n’éradique pas le mal dans son intégralité, mais juste une de ses incarnations. Le mal reviendra toujours, et il faudra recommencer.

Oui, lire Le Silmarillion, c’est totalement déprimant.

Peinture d'un elfe aux longs cheveux rouges, portant une tunique rouge et une longue épée au côté. Il fixe l'horizon à gauche de l'image, le poing serré par la colère.En fond de l'image, on distingue de manière floue des bateaux en train de brûler.
Kapriss, Maedhros. J’aime beaucoup Maedhros. Fils de Fëanor, il est lié comme son père et ses frères par le serment qu’ils ont prêté. Mais pourtant, il essaye de faire les choses bien. Il n’y réussit pas toujours, mais au moins, il essaye.

La perte et la nostalgie

Le second grand thème du Silmarillion, c’est la perte. Les plus belles choses jamais créées à la surface d’Arda (les deux arbres, les Silmarils…) l’ont été dans le passé, ont disparues, et jamais plus on ne verra leur pareil.

« And the fairest of all gems were the Silmarils, and they are lost. »
[Traduction de la dragonne qui n’a pas son exemplaire français sous la main : « Et les plus beaux de tous les joyaux étaient les Silmarils, et ils sont perdus. »]

Cette phrase résume l’intrigue elfique du Silmarillion. Et elle se trouve dans le premier chapitre. Durant tout le reste, on lit donc le récit d’une chute programmé, d’un destin inéluctable, qui mènera à la perte de tout ce qui est beau. On lit en sachant que tout va mal tourner, de toute façon. La lumière des arbres sera éteinte, les Silmarils seront perdus, Numenor coulera, les elfes quitteront la Terre du Milieu…

Et c’est lié au point précédent, bien sûr. Car Melkor a corrompu le Chant d’Iluvatar. La perfection aurait pu naitre et perdurer… mais non. Et à chaque fois que quelque chose de beau et de parfait naitra (l’un allant avec l’autre), le mal viendra le détruire, dans un cycle sans fin. Vivre, c’est pleurer un état de grâce qu’on ne connaitra plus (voire qu’on a jamais connu).

Oui, lire Le Silmarillion, c’est totalement déprimant, bis.

En résumé ?

Le Silmarillion est une œuvre sombre, tout en nuance de gris (bon, il y a parfois du parfois du gris très très clair, comme Luthien), basé sur la fugacité du beau et sur la permanence du mal. Et c’est quelque chose qui colle très bien à ma personnalité. Je suis quelqu’un de fondamentalement pessimiste, sur moi-même, sur les gens, sur la société, sur le monde… (Depuis quelques temps, je travaille là-dessus, parce que l’optimisme, c’est bien aussi, mais ce genre de lecture ne va pas aider, oupsie). Amour pour le Silmarillion, pessimisme personnel, qui est la cause de l’autre, le débat est ouvert. Tout ce que je sais, c’est que cet ouvrage m’avait fasciné à ma première lecture, et continue de le faire, maintenant que j’ai assez de recul et de maturité pour voir les schémas se dégager et les emmerdes arriver.

Mon seul regret ? Que les multiples traumas, handicaps et autres PTSD des personnages ne soient pas mieux traités, plutot qu’expédié en deux lignes. Parce que putain, y a clairement de quoi faire. Maedhros se fait torturer par Melkor, son très bon ami Fingon lui coupe la main pour le libérer, Turin tue son très bon ami Beleg, Beren se fait bouffer la main par un loup géant… et j’en passe. Pas étonnant que j’aime à ce point le personnages tout cassés, hein. J’ai été à bon école.

Oui, lire Le Silmarillion, c’est totalement déprimant, ter.

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